Législatives et Référendum: Dr Ousmane Kaba fait l’autopsie du processus (Interview)

A moins d’une semaine du double scrutin (législatives et référendum) du 1er mars prochain, le président du parti des démocrates pour l’espoir (PADES) ne se fait plus d’illusion quant à la tenue des élections. Dans cette interview accordée à Guineenews, Dr Ousmane Kaba, membre du FNDC (front national pour la défense de la constitution) le concède non sans ressortir les insuffisances du processus au bout duquel, à ses yeux, le pouvoir va «vaincre sans péril». L’ancien allié devenu adversaire d’Alpha Condé ne manque également pas de ressortir les faiblesses du régime, même s’il reste ouvert aux débats pour une solution inclusive avant ou après les élections.

En dépit de la résistance en Guinée et de la pression de l’étranger, le pays tend vers le double scrutin ce dimanche. Quelle lecture faites-vous-en Dr Ousmane Kaba?

Dr Ousmane Kaba: D’abord je trouve que c’est dommage qu’on ait un gouvernement qui soit autiste, qui évolue dans son monde sans tenir compte de l’environnement, sans tenir compte du pays. Aujourd’hui, la Guinée est confrontée à un blocage terrible. Tous les grands partis ont boycotté ces élections pour deux raisons essentielles que je rappelle. La première c’est que nous ne sommes pas d’accord pour une modification de la constitution ayant pour seul objectif un troisième mandat et  une présidence à vie. Deuxièmement, nous avons un fichier électoral en piteux état qui est décrié par tout le monde avec des insuffisances évidentes. A partir de ce moment, il aurait été bon de faire une pause, d’abord d’inclure tous les partis politiques, d’améliorer le fichier pour qu’on puisse aller à des élections libres et transparentes. Malheureusement, le gouvernement est resté sourd à toutes ces sollicitations qui, je rappelle, ont émané des autorités religieuses de ce pays (chrétiens et musulmans) et de tous les sages des régions naturelles de la Guinée. A l’international aussi, la CEDEAO, l’Union européenne, l’Union africaine… toutes les organisations ont essayé. Le gouvernement est resté sourd alors que les conditions d’organisation des élections ne sont pas réunies. Et voilà où nous en sommes.

Parlant des partenaires au développement justement, il y en a qui ont une position qui n’est pas favorable à ces élections. Je fais allusion à la dernière déclaration de la Francophonie entre autres. Comment accueillez-vous ce communiqué?

Dr Ousmane Kaba: Écoutez, tous les partenaires au développement se sont rendus compte que ces échéances électorales mettent la stabilité de la Guinée en danger. C’est la raison pour laquelle d’abord les institutions de Bretton Woods ont pris leurs distances… Et aujourd’hui l’OIF (Organisation internationale de la francophonie. Pour l’OIF c’est beaucoup plus intéressant, parce qu’eux ont été directement impliqués dans la conception du fichier électoral. Ça veut dire qu’à la suite de l’audit qui avait été fait, ils se sont rendus  compte que les corrections nécessaires pour avoir un fichier raisonnable n’ont pas été effectuées. Et en désespoir de cause l’OIF se retire. Ce dernier retrait met complètement à terre toute la crédibilité de ces élections. Et je pense que c’est une raison pour le gouvernement de tout arrêter pour que tous les acteurs politiques se mettent ensemble pour avoir des élections raisonnables.

Parlant de la CEDEAO (communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest), il se trouve que sa position à elle est moins tranchée que l’OIF par exemple.

Dr Ousmane Kaba: C’est tout à fait normal. Il faut savoir que nous sommes dans un cas spécifique. Aujourd’hui nous avons à peu près cinq élections dans la sous-région ouest-africaine. Et beaucoup de ces présidents pensent faire la même chose que le président Alpha Condé. Ça explique un peu la paralysie dans la prise de décisions de la CEDEAO. Il ne faut pas oublier que toutes les organisations continentales africaines vacillent entre l’organisation des peuples et l’organisation des chefs d’Etat. Est-ce que la CEDEAO va vers ce syndicat ou bien elle tend vers les populations africaines? Voilà tout le dilemme auquel cette organisation est confrontée.

Donc à votre avis, la position actuelle de la CEDEAO n’est pas fortuite?

Dr Ousmane Kaba: Pas du tout,  parce que la CEDEAO est dirigée par beaucoup de chefs d’Etat qui eux-mêmes ont des échéances électorales. Et beaucoup d’entre eux pensent que le cas de la Guinée peut servir d’exemple. Ils ont envie de faire la même chose…

Pour revenir aux élections à l’interne, des mesures sont en train d’être prises pour impliquer l’armée à la sécurisation qui jusque-là relevait de la gendarmerie et de la population. Quelle lecture faites-vous-en?

Dr Ousmane Kaba: Ça veut dire que le pays est mal en point, parce que la sécurisation des élections est déjà programmée avec les forces de l’ordre dévolues  à cet effet en Guinée. Que l’on fasse intervenir l’armée dont ce n’est pas du tout le rôle, dénote tout simplement de la gravité de la situation. Ça dénote aussi de la fébrilité des autorités politiques face à la violence potentielle malheureusement.

D’autres pourraient mettre cette posture des autorités en rapport avec la dernière déclaration du FNDC qui appelle à ne plus reconnaître Alpha Condé comme président de la République.

Dr Ousmane Kaba: Vous avez raison. Seulement le chef de l’État lui-même est dans cette posture. Regardez la dernière déclaration qu’il a faite à l’intérieur du pays où il a exhorté les militants à frapper d’autres Guinéens. Je crois que ça ne répond pas au sens de la responsabilité qui doit être celle du 1er  magistrat du pays. En réalité, un chef d’Etat devrait faire appel aux forces de l’ordre et à la justice et non à la force physique de ses propres militants. Je crois que c’est ce qui pose problème également.

Le Premier ministre est revenu sur cette déclaration qu’il a mise au compte d’un agacement du président de la République, tout en reconnaissant que les termes utilisés par ce dernier n’étaient pas appropriés. Ne trouvez-vous pas en cela des circonstances atténuantes?

Dr Ousmane Kaba: Sauf que le Premier ministre n’était pas devant les militants et qu’il n’a pas été entendu par ces derniers.

S’il y a élections dimanche prochain, en se projetant vers l’avenir, comment envisagez-vous l’après élection? Est-ce que vous serez disposé au cas où à aller à un dialogue, élections ou pas, si des conditions étaient créées pour discuter et trouver des solutions à tous ces problèmes?

Dr Ousmane Kaba: Nous n’avons jamais fermé la porte au dialogue. Vous vous souvenez que le FNDC avait même suspendu toutes les manifestations suite à l’intervention des autorités religieuses dans ce pays. Je crois que nous sommes des partis politiques et organisations de la société civile qui souhaitons la paix en Guinée. Ça fait partie de notre rôle. Je pense que les partis politiques et les associations qui composent le FNDC sont tout à fait disposés à un dialogue que ce soit avant ou après les élections, parce qu’il faut le prévoir. Nous risquons d’avoir beaucoup de troubles dans la période postélectorale. On peut déjà prévoir sans être divin que très peu de Guinéens vont voter le dimanche déjà. Indépendamment de la violence, le simple fait que tous les grands partis ne sont pas partie prenante à ce processus électoral signifie que le taux d’abstention sera extrêmement élevé, au-delà de 50% de la population. Ce qui d’ailleurs normalement invalide ces élections.

Sauf que dans la législation guinéenne, il n’y a pas de barème qui permette de remettre en cause une élection parce qu’il n’y a pas un taux de participation important.

Dr Ousmane Kaba: Oui mais regardez la nature de ces deux élections. D’abord les députés, ils doivent représenter le peuple de Guinée. Donc il est souhaitable en termes de légitimité que la population puisse élire ses propres représentants, ceux qui sont censés parler au nom du peuple de Guinée. Ensuite le référendum fait directement appel à l’ensemble du peuple de Guinée… Donc voyez-vous que les conditions d’un référendum ne sont pas réunies ? J’entends des gens dire  oui, vous ne pouvez pas refuser la consultation du peuple au nom de la démocratie puisque la consultation du peuple est le fondement même de la démocratie. Sauf que le fichier n’étant pas fiable, il n’y a pas de consultation sincère du peuple. Voilà, parce que le fichier a tellement d’insuffisances que ce n’est pas le peuple qu’on va consulter.

Toujours dans les perspectives, après ces élections, il est prévu en 2020, là normalement la présidentielle. Est-ce que vous irez à cette présidentielle?

Dr Ousmane Kaba: Je crois que vous allez trop vite en besogne. Aujourd’hui nous avons besoin de passer cette étape cruciale le dimanche. J’ai l’impression que si le gouvernement n’écoute pas, la période postélectorale va être très difficile. Donc je crois qu’aujourd’hui il n’est pas approprié de se projeter sur une éventuelle élection présidentielle.

Toujours dans ce cadre, dans quelles  conditions participeriez-vous à une élection présidentielle?

Dr Ousmane Kaba: Je vous dis que l’élection présidentielle n’est pas à l’ordre du jour pour le moment.

Mais c’est en vue monsieur le président. C’est cette année.

Dr Ousmane Kaba: Logiquement c’est cette année. Mais la manière dont les élections là sont en train de se passer, je crois que c’est un peu irresponsable actuellement de s’investir dans les élections présidentielles dans une telle incertitude. Voilà.

Entretien réalisé par Thierno Souleymane

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