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En Guinée, la démocratie déjà menacée (Médiapart)

Un an avant le terme du second mandat d’Alpha Condé, premier président du pays élu démocratiquement, le pouvoir orchestre une campagne en faveur d’une modification de la Constitution et d’un troisième mandat présidentiel, dans un pays où les contre-pouvoirs ont été affaiblis.

Ce qui n’était auparavant qu’un murmure de courtisans est désormais une propagande d’État. Tendues entre les arbres, des affiches enjambent les rues de Kaloum, le centre-ville de la capitale Conakry, vantant l’adhésion des Guinéens à un obscur projet de « nouvelle Constitution » surgi du néant.

Des événements apolitiques comme la journée internationale des droits de la femme voient s’agiter dans les airs d’improbables pancartes « Oui au référendum ». Dans les régions, des cérémonies sponsorisées par les cercles du pouvoir promeuvent un « troisième mandat », tandis que le premier ministre croit savoir que « Dieu a donné [au président] les moyens d’aider à continuer à supporter, à pousser la Guinée vers le bonheur ». Un an avant le terme du second mandat d’Alpha Condé, les forces qui souhaitent le voir demeurer au pouvoir se sont mises en branle.Alpha Condé, lors d’un sommet entre l’Union africaine et l’Union européenne, à Abidjan, le 29 novembre 2017.

Le premier intéressé ne confirme pas officiellement qu’il est le destinataire de ce processus encore flou. Néanmoins, ses propos cachent mal ses intentions. « Personne en Guinée ne m’empêchera d’aller devant le peuple et de faire la volonté du peuple », a-t-il annoncé à ses militants dans un discours débridé au siège du RPG, le parti présidentiel. « Si les gens sont prêts pour le débat politique, soyez prêts ! S’ils sont prêts pour l’affrontement, soyez prêts ! Voilà la seule réalité. »

Le 31 mars à Coyah, trois jeunes qui avaient déployé une banderole « Non au 3e mandat, oui à l’alternance » ont été arrêtés et enfermés plusieurs jours. « En Guinée, ceux qui prônent la violation de la Constitution peuvent le faire au nom de la liberté d’expression et ceux qui dénoncent un troisième mandat anticonstitutionnel d’Alpha Condé sont jetés en prison », a dénoncé Cellou Dalein Diallo, président du principal parti d’opposition, l’UFDG, qui est un parti membre du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), alliance entre la société civile et l’opposition politique, créé le 3 avril. L’une de ses principales composantes, les Forces sociales de Guinée, a déclaré que tout projet visant à maintenir Alpha Condé au pouvoir « sera considéré comme une déclaration de guerre à l’endroit du peuple souverain ».

Depuis quelques mois, des organisations internationales et des diplomates ont été discrètement approchés par un entourage présidentiel soucieux de sonder les réactions hors de Guinée. Dans les médias étrangers, le secrétaire général de la présidence a fait infuser l’idée d’une prolongation du mandat, considérant la question comme un « débat légitime en démocratie ». Le préfet de Kankan, fief du pouvoir, a déclaré souhaiter qu’on laisse au président « l’opportunité d’achever ses grands chantiers », en invoquant l’histoire politique du pays : « Sékou Touré a fait 26 ans, Lansana Conté 24 ans, pourquoi ne pas accorder cinq ans supplémentaires jusqu’en 2025 à Alpha Condé ? »

Le président octogénaire bénéficie aussi d’un soutien aussi précoce que zélé de l’ambassadeur de Russie, partenaire historique de la Guinée devenu l’un des principaux producteurs de bauxite du pays par le truchement de la société Rusal. Côté média, Alpha Condé peut toujours compter sur le directeur de publication de Jeune Afrique, un « ami » qui multiplie les éditoriaux flatteurs à son égard.

« Fier d’avoir sacrifié cinquante ans de ma vie pour vous », peut-on lire sur l’immense affiche déployée sur la façade du Palais du peuple de Conakry. Alpha Condé y pose, visage fermé, dans un costume gris égayé par une cravate et un mouchoir de poche dorés. Comme s’il voulait rappeler aux mémoires courtes la vie de combat pour la liberté et la démocratie qu’il a menée. Elle lui a coûté une condamnation à mort par contumace sous Sékou Touré et plus de deux ans de prison sous Lansana Conté. Deux dirigeants pour cinquante années de pouvoir marquées par l’autoritarisme et l’ethnicisation de la compétition politique, dont le pays n’est toujours pas débarrassé.

Labellisé comme le premier président démocratiquement élu de Guinée, Alpha Condé fera-t-il modifier la Constitution à son avantage comme l’avait fait son geôlier Lansana Conté ? « S’il utilise la violence, il en sera lui-même victime, avertit Faya Millimouno, président du Bloc Libéral membre du FNCD. Sous Lansana Conté, la faillite a été claire. Il y a eu beaucoup de morts. Si on a érigé la limite des mandats, c’est parce que l’histoire nous a imposé cela. Nous ne pouvons pas commettre les mêmes erreurs. »

Faya Millimouno a été arrêté le 5 avril avec une dizaine de militants devant le Palais du peuple où siège l’Assemblée nationale. Ils protestaient contre la prorogation du mandat des députés alors que les élections législatives n’ont pas eu lieu. La cour constitutionnelle, saisie par Alpha Condé, a accepté que les élus « demeurent en fonction jusqu’à l’installation effective d’une nouvelle Assemblée nationale » dont nul ne sait quand elle adviendra. Tout en dénonçant cette situation, les députés des principaux partis d’opposition ont choisi de continuer à siéger. « Ce n’est pas à l’Assemblée que le combat va se mener, c’est dans la rue », anticipe-t-il.

« Le peuple de Guinée demeure légitimement vigilant »

Les conseillers de la cour constitutionnelle ont par ailleurs destitué leur président en octobre 2018, avec l’aval d’Alpha Condé. « Gardez-vous de succomber à la mélodie des sirènes révisionnistes car si le peuple de Guinée vous a donné et renouvelé sa confiance, il demeure cependant légitimement vigilant », avait averti le magistrat lors de la prestation de serment d’Alpha Condé en 2015. Une phrase qui lui aurait coûté sa fonction. Nommés ministres ou à des fonctions prestigieuses, certains opposants d’hier ont rejoint le gouvernement. Quant au quatrième pouvoir, « le gouvernement tente périodiquement de censurer les médias critiques sous des prétextes administratifs, juridiques ou bien financiers », écrit Reporters sans frontières.

Tous les contre-pouvoirs du pays sont aujourd’hui considérablement affaiblis. Reste la rue où, selon un décompte de l’opposition, plus de cent personnes ont été tuées depuis 2010 lors de violentes manifestations au cours desquelles l’utilisation de balles réelles par les forces de sécurité a été maintes fois dénoncée par des ONG.

Cinq ans après la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso et deux ans après le départ de Yahya Jammeh en Gambie, le contexte régional n’est pas favorable aux jeux constitutionnels. Le doute a plané un temps sur l’avenir des présidents mauritanien et nigérien, mais Mohamed Ould Abdel Aziz et Mahamadou Issoufou ont annoncé qu’ils ne chercheraient pas à prolonger l’aventure au-delà de leurs mandats.

La France n’a pas encore rejoint les États-Unis dans leur opposition à un nouveau mandat d’Alpha Condé, visité ces derniers mois par François Hollande et Nicolas Sarkozy. « La position française consiste à envisager les questions politiques en commun avec l’Union européenne et les Nations unies », explique une source diplomatique française. « L’interview avec les médias français a montré qu’il suffit d’appuyer un tout petit peu sur le bouton pour allumer la flamme nationaliste et anti-France. Il est préférable que ces questions ne soient pas abordées de façon bilatérale. »

Par FABIEN OFFNER

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